Pour la préparation du congrès du PCF( juin 2016) j’ai rédigé ce document de travail :
Migrations : dans quel monde voulons-nous vivre ?
21 mars 2016 Nanterre |
«Les migrants et les réfugiés» sont
à la une des médias, au cœur de débats et de polémiques. Les bidonvilles de
Calais, où sont bloquées des milliers de personnes, dont plusieurs centaines de
mineurs isolés, auxquelles le Royaume Uni refuse le passage,
« externalisant » sa frontière sur le territoire français, est un des
symptômes de la crise et de l’impasse des politiques nationales et européenne. Plus
de 30 000 personnes sont mortes dans la Méditerranée depuis l’an 2000,
victimes de l’«Europe forteresse ». Selon l’OMI, l’Europe est le continent
du monde le plus mortifère pour les migrants.(1)
Le choc produit par l’arrivée aux
frontières de l’Europe de centaines de milliers de personnes, de milliers en
France, contraintes à l’exil par les guerres, les massacres, les bombardements,
les crimes de dictatures et de bandes terroristes, au Moyen-Orient ou en
Afrique, a des effets contradictoires. D’une
part, des réponses aux appels à l’urgence humanitaire : un élan de
solidarité avec les « réfugiés » mobilise de nombreuses citoyennes et
de nombreux citoyens, membres ou pas d’associations, de paroisses, de
syndicats, d’organisations politiques, dont des militants et élus communistes.
D’autre
part, la question de l’immigration n’en cristallise pas moins des peurs, des crispations
« identitaires », qui trouvent un terreau dans la crise systémique
que nous vivons, autant que dans l’horreur sidérante des attentats terroristes.
Pour autant, il n’y a pas de fatalité
qui ferait que les souffrances, le besoin de sécurité, les désarrois du peuple
de France entraîneraient mécaniquement la montée du racisme, de la xénophobie,
des logiques guerrières, plutôt que celle des mobilisations pour le vivre et
lutter ensemble, pour la solidarité entre les opprimés d’ici et les peuples opprimés
du monde, pour la paix, pour construire « des ponts, pas des murs ».
Pour les 20 ans de Saint-Bernard, 18 mars 2016 |
1. Des enjeux à mettre
au cœur
de notre projet communiste
Une relecture
de l’important document de 2006,
« LES MIGRANTS, le monde en
mouvement », - 25 pages d’«analyses et propositions » et 21 pages
d’ « annexes » -, reste des plus fécondes. C’est le fruit d’un
travail collectif réalisé pendant plusieurs mois par le « réseau
migrations-citoyenneté », et il est cosigné par 22 contributeurs. Les orientations qu’il propose ont été
votées, la même année, au 33ème congrès du PCF. L’ensemble, s’il
est naturellement dix ans plus tard à actualiser, demeure une référence essentielle pour notre projet
et nos interventions politiques immédiates. Pourtant, trop peu de communistes
le connaissent. Il est accessible sur le site du PCF : http://www.pcf.fr/594 (il
sera désigné par « MMM »)
Madjiguène Cissé, 18 mars 2016, devant le Gymnase Japy |
Ces textes ont
été écrits dix ans après les occupations par des sans-papiers de plusieurs
édifices parisiens, au printemps et à l’été 1996. La violente évacuation de
l’église Saint-Bernard, le 23 août, est restée dans les mémoires (2). Ces
évènements ont « ouvert une nouvelle période ». A l’image de celui
« des Saint-Bernard » et de son large réseau de soutiens, des
collectifs se sont constitués, ou se sont renforcés, dans de nombreuses villes.
Ils ont fortement contribué à « changer le regard » sur les migrants,
y compris au PCF, ce dont témoigne et ce qu’explique « MMM »
Meeting, 18 mars 2016, Bourse du travail, Paris |
La nécessité de
travailler en « transversale » avec d’autres commissions et groupes
de travail est affirmée, notamment sur
:
-
La
lutte contre le racisme et les discriminations : une contribution de 28
pages a été élaborée pour le 37ème congrès par la commission Lutte contre le racisme et pour l’égalité
des droits, intitulée : « L’antiracisme, un défi à relever !
celui de l’égalité et de l’unité du peuple ! », publiée sur le
site du PCF : http://congres.pcf.fr/82787 , lançant, ainsi que d’autres
contributions, un débat de fond sur ces questions.
Dans la manifestation de clôture de la quinzaine anticoloniale et antiraciste 19 mars 2016, Paris |
-
La solidarité internationale : « le développement des
migrations implique de les penser en rapport permanent avec ce que nous
entendons par mondialisation, par développement durable… ». et des
propositions sont faites pour valoriser « l’apport des migrants comme
acteurs essentiels du développement, des coopérations »… L’idée centrale
reste d’actualité : « devoir
impératif de lutter contre les exodes de la misère », non pour l’arrêt des
migrations, mais pour « en changer les raisons, et les modes
migratoires ». (MMM page 26)
Quelles
perspectives, quel horizon, notre projet communiste peut-il ouvrir pour que le
« mouvement du monde », en notre vingt-et-unième siècle, ne soit plus
source d’angoisse, mais d’espoir ? Les propositions et actions contre les
guerres, pour des solutions politiques aux conflits, contre les terrorismes, contre
le commerce des armes et pour le la paix, en lien avec la question des réfugiés
et demandeurs d’asile, sont pour cela essentielles.
19 mars 2016, Paris |
Dans la manifestation contre l'état d'urgence et les lois liberticides. Paris, 12 mars 2016. |
Synthèse
et propositions
I.
L’urgence
de la solidarité avec les demandeurs d’asile
L’augmentation du nombre de demandeurs
d’asile et de réfugiés dans le monde, en Europe, et dans une moindre proportion
en France, crée une situation d’urgence humanitaire. Le droit d’asile, qui est
un devoir et une obligation définie, depuis la Convention de Genève, par le
droit international qui s’impose aux Etats signataires, est de plus en plus
bafoué.
Certes, l’accueil des réfugiés est un coût,
mais ce sont des pays pauvres qui en assument la plus grande part. L’Union
Européenne, les Etats qui en sont membres, sont loin d’assurer une part
proportionnelle aux richesses qui y sont produites, ni à leur responsabilité
dans un état du monde qui génère des « déplacements de population plus
importants que jamais », en « hausse majeure » depuis 2011
(UNHCR).
Le
droit d’asile répond, en ultime recours, à la situation d’urgence de personnes
contraintes à l’exil pour des raisons vitales. Les guerres et les terrorismes
en sont les causes principales. Les luttes et l’ouverture de perspectives
politiques pour la paix dans le monde sont évidemment essentielles pour faire
cesser ces causes. Mais le monde est en état d’urgence humanitaire, et rien
n’indique, au contraire, que cela va changer dans l’immédiat.
I.1. Donner
priorité au droit à la vie :
- développer
vraiment les moyens pour que le droit international sur le sauvetage en mer
soit appliqué en Méditerranée, supprimer le « visa Balladur » à
Mayotte,
- ouvrir des
routes d’accès légales et sécurisées, seul moyen d’empêcher la mort de dizaine
de milliers de migrants, les violences que subissent notamment les femmes, d’en
finir avec les odieux trafics des passeurs et des mafias.
I.2. Appliquer la Convention de
Genève :
Il faut
permettre de déposer sa demande d’asile sur le sol de l’Union européenne, dans
le pays de son choix (en raison par exemple d’attaches familiales, de
connaissance de la langue…), ce qui implique :
- de
dénoncer les accords de Dublin et du Touquet, et de garantir la liberté de
circulation dans l’espace Schengen,
- d’en finir
avec les dépenses consacrées à l’édification de frontières fortifiées et
militarisées, à des centres de tri type « hotspots » ; cet
argent pourrait contribuer au financement d’un fond commun, dans le cadre de l’Union Européenne,
permettant une aide équitable aux Etats, en fonction de leurs PIB et du nombre
de réfugiés qu’ils accueillent ; des sanctions, y compris financières,
pourraient être envisagées à l’encontre des Etats qui refusent, pour des
raisons idéologiques, alors qu’ils en auraient les moyens, de contribuer à l’accueil
des demandeurs d’asile et des réfugiés,
- d’interdire
les réadmissions contraintes de migrants, dont les déboutés du droit d’asile,
dans des pays tiers, et annuler toutes les clauses de réadmission dans les
accords d’aide pour la coopération et le développement.
I.3. Assurer en France un accueil humain
et digne :
- Des moyens
doivent être donnés aux préfectures et aux services de l’Etat pour l’accueil,
l’hébergement, l’accès aux droits administratifs et sociaux, à la santé, des
demandeurs d’asile, qui doivent avoir accès plus rapidement à l’emploi, et pour
le logement des réfugiés. Les partenariats avec des associations et les
collectivités locales ne doivent pas faire reposer sur ces dernières, ni sur la
charité publique ou les profits privés, l’essentiel de la solidarité.
- L’OFPRA et la
CDA doivent statuer, en toute indépendance, sans pression politique des
gouvernements ni des partis. Elles doivent avoir les moyens de traiter dans les
meilleurs délais, en collectifs de magistrats, toutes les demandes des
personnes, dans des conditions leur permettant d’être entendues, assistées et
défendues. Les listes de « pays sûrs » doivent être supprimées, les
atteintes à la vie ou aux droits fondamentaux des personnes n’étant pas le fait
exclusif de certains Etats, et ne correspondant pas aux limites des frontières
dans plusieurs régions et sur plusieurs continents.
- Les dispositions légales et les circulaires
favorisant l’expulsion rapide et systématique du territoire des déboutés du
droit d’asile doivent être abolies.
II. Une nouvelle politique pour tous les
migrants
La distinction entre les demandeurs
d’asile et les autres migrants est souvent difficile, voire arbitraire. On
distingue les réfugiés (politiques, humanitaires, victimes de guerre, de dictatures,
de discriminations et de violences, des terrorismes…), parce qu’ils sont
protégés par le droit international, ou ont droit à des statuts, plus
précaires, de « protection subsidiaire ». Ne faudrait-il pas multiplier les
catégories : « réfugiés économiques », « réfugiés
environnementaux, climatiques »… ?
Les luttes et l’ouverture de perspective
politique pour de nouvelles relations internationales, pour des coopérations et
la solidarité entre les peuples du monde, pour en finir avec la domination mortifère
du système capitaliste à l’échelle de la planète, sont essentielles pour
supprimer les causes des « exodes de la misère », des exils qui sont
toujours des déchirures et des souffrances. Et contrairement à une idée reçue,
il ne s’agit pas d’« un appel d’air » qui attirerait vers l’Europe
les plus pauvres de la planète : une très petite minorité des 7 milliards
de ses habitants a les moyens d’émigrer, et la plupart restent dans des pays
voisins. Ramener les choses à leur juste proportion est nécessaire :
l’immigration en France est ancienne, et les flux actuels (entrées et sorties
du territoire) n’évoluent pas plus que la moyenne de l’OCDE. Ils indiquent en
outre que la France tend à devenir plutôt un pays de transit.
Les phénomènes migratoires sont mondiaux
et ils sont irrépressibles, comme le montre l’échec des politiques visant
jusqu’à présent à fermer les frontières aux migrants, à les trier par quotas, à
opposer, - explicitement ou implicitement -, « immigration choisie »
à « immigration subie ». Les migrants doivent au contraire être
considérés comme des acteurs essentiels pour un réel
« co-développement ». Les aides, souvent vitales, qu’ils transfèrent
dans leurs pays d’origine, sont bien supérieures au montant total de toutes les
aides au développement. Et contrairement à ce qui se dit sur le coût de
l’immigration, les dépenses pour les accueillir sont bien inférieures à ce
qu’ils « rapportent » sur le plan économique aussi, aux pays où ils
sont installés.
Le chômage massif, qui touche les
travailleurs immigrés comme les autres travailleurs, ne peut être un argument
recevable pour arrêter l’immigration. Dans le passé, de telles mesures n’ont
jamais empêché la progression du chômage. Les luttes et les propositions
politiques pour partager le travail et augmenter sa rémunération, pour un
développement économique, social, écologique, créateur d’emplois, sont
essentielles aussi pour traiter de bonne manière la question de l’immigration.
Les migrations et les métissages ont depuis
toujours été des phénomènes constitutifs des civilisations humaines et de leurs
progrès. C’est encore plus vrai aujourd’hui avec l’essor mondial des
transports, des communications, de tous les échanges. Que les libertés de circulation et
d’installation ne soient plus le privilège des riches et de citoyens des pays
dominants : c’est un nouveau droit humain à conquérir.
Les idéologies et les politiques
racistes et xénophobes, qui inventent des
« identités nationales ethniques », lesquelles seraient à
préserver par des fermetures de frontières, sont à combattre sans
concession.
II.1. Changer pour de bon les conditions d’entrée
et de séjour des migrants :
-
Supprimer
les visas de court séjour, pour favoriser la « migration
circulaire ».
-
Accorder
de droit à tous les immigrés étrangers un titre de séjour unique, sur le modèle
de la carte de résident valable 10 ans et renouvelable. C’est le seul titre de
séjour qui permet de sortir de la précarité.
-
Supprimer
les taxes, d’un montant devenu exorbitant, exigé des migrants pour obtenir un
titre de séjour.
-
Fermer
les centres de rétentions administratifs, supprimer les dispositions
dérogatoires au droit commun, et attentatoires aux droits de la personne
humaine, notamment en Outremer, et dans les zones d’attente des aéroports.
-
Obtenir
la ratification par la France, et les autres pays de l’Union Européenne, de la
Convention internationale pour les droits des travailleurs migrants et leurs
familles
.
-
Empêcher
l’utilisation des « travailleurs détachés » à des fins de dumping
social, en leur garantissant mêmes salaires et mêmes droits que ceux des
salariés autochtones.
-
Elargir
à un collectif interministériel la responsabilité des questions de l’entrée et
du séjour des migrants, qui ne doit plus relever du seul ministre de
l’Intérieur.
-
Considérer,
pour une réécriture de la loi, que le droit des migrants d’entrer et de
séjourner en France doit être la règle, et non plus l’exception.
-
Augmenter
l’aide au développement, pour atteindre les 0,7 % du PIB auxquels la France
s’est engagés, et revoir ses attributions à partir des besoins des populations,
en concertation avec des associations, l’ONU, et les migrants, en excluant
toute accaparation à d’autres fins par des Etats et des intérêts privés.
II.2. Protéger d’urgence les catégories les plus
vulnérables :
-
Faire
campagne pour l’adoption de la proposition de loi pour la protection des femmes
migrantes, déposée à l’Assemblée nationale en juillet 2015 à l’initiative de
Marie-George Buffet, en s’appuyant sur une résolution sur le même sujet adoptée
par le Parlement européen en mars 2016.
-
Faire
respecter la Convention Internationale des Droits de l’Enfant : les
Mineurs Isolés Etrangers (MIE) doivent être pris en charge dans les mêmes
conditions que les mineurs nationaux. L’utilisation des « tests
osseux », non fiables pour déterminer leur âge, doit être interdite. A
leur majorité, tous doivent recevoir un titre de séjour, et leur prise en
charge doit pouvoir être assurée jusqu’à la fin de leurs études ou jusqu’à ce
qu’ils accèdent à l’emploi.
L’expulsion
de jeunes scolarisés, de leurs parents, doit être rigoureusement interdite, et
la régularisation de leur séjour être de droit.
-
Le
droit aux soins doit être garanti pour les personnes malades qui ne peuvent pas
se faire soigner dans leur pays d’origine ou qui ont commencé leur traitement
en France. Les décisions doivent dépendre de médecins habilités, mais,
contrairement aux dispositions de la loi de février 2016, indépendants de
l’OFII. La prise en charge de personnes titulaires de l’AME ou de la CMU doit
être une obligation effective, respectée par tous les praticiens.
-
Les
quelques milliers de migrants, citoyens européens pauvres, qu’on appelle Roms,
ne doivent plus être traités en boucs émissaires, chassés de bidonvilles en
campements. Des mesures d’urgence pour leur logement, pour leur accès aux
droits, pour la scolarisation de leurs enfants, doivent être prises. Elles
pourraient s’inspirer des propositions faites par six maires de la région
parisienne et le Conseil départemental du Val de Marne, en janvier 2016, pour
la résorption des bidonvilles.
III.
Vers
une citoyenneté de résidence
L’égalité des
droits entre immigrés et autochtones, au travail et dans la cité, est une
question toujours d’actualité. Elle est presque aussi ancienne que
l’immigration en France.
Dans
l’entreprise, dans la vie syndicale, et dans la vie associative de la cité, des
acquis importants ont été obtenus. Mais l’ouverture
des concours des trois fonctions publiques, d’Etat, territoriale et
hospitalière, n’est pas acquise, pas plus que l’accès à certaines
corporations. Pourtant, l’emploi massif de personnels non-titulaires de
nationalité étrangère dans la fonction publique, y compris dans l’Education
nationale, ou le recours à des médecins étrangers dans les hôpitaux, montrent
que cette injustice devrait cesser.
Les droits politiques restent en
suspens. L’extension du droit de vote aux résidents étrangers, proposition du
PCF réaffirmée au congrès de 2006, et depuis, continue de faire débat. Touchant le principe constitutionnel
de souveraineté des seuls nationaux, il nécessite un changement de la
Constitution, surtout si on le revendique pour toutes les élections. Certains,
à gauche, préfèrent revendiquer une plus facile acquisition de la nationalité.
Effectivement, l’application intégrale du droit du sol reste à conquérir, et
l’acquisition de la nationalité ne devrait plus être soumise à un processus
aussi long, compliqué et intrusif qu’incertain d’aboutir. Mais pour des raisons
personnelles ou historiques, des immigrés, souvent présents depuis longtemps en
France, restent attachés à leur nationalité d’origine.
Toujours est-il que des campagnes, un
engagement électoral du Président de la République, avaient soulevé de
l’espoir, au moins pour le droit de vote aux élections locales, ou municipales,
tel que la France a dû l’accorder, à minima, pour les résidents citoyens des
autres Etats de l’Union Européenne. Dans
les campagnes électorales de 2017, et avant, la revendication du droit de vote
pour les étrangers résidents doit avoir toute sa place.
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